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Le Corbeau et le Colibri D'après la théorie de H.E. Richter

 

Un Corbeau, noir de plume et d'âme,

Régnait au fond des bois sans flamme.

Sombre était son habit, sombre son cœur,

Et nul rayon n'entrait chez lui par faveur.

Or, non loin de son arbre creux,

Un Colibri, vif et joyeux,

Déployait ses ailes de fête,

Émeraude et pourpre en sa crête.

Le Corbeau, d'un regard mauvais,

Plana sur l'oiseau aux mille attraits.

Son ombre, épaisse comme la nuit,

Éteignit les couleurs du petit.

"Tu n'es rien, lui souffla-t-il tout bas,

Qu'un reflet de ce que je ne suis pas.

Ta lumière me blesse et m'offense

— Tais-toi donc, et perds ta cadence."

Le Colibri, saisi de trouble,

Crut son éclat une honte double.

Ses plumes pâlirent une à une,

Grises comme une nuit sans lune.

Il ne chanta plus, ne vola plus guère,

Portant l'ombre d'un autre comme misère.

On eût dit un petit corbeau triste,

Qui doute que la joie existe.

Mais le Corbeau, las de sa nuit,

Voulut pour lui ces couleurs aussi.

Il déroba, d'un geste avide,

L'émeraude et le pourpre splendide.

Et fier de sa nouvelle parure,

Il s'en alla, gonflé d'orgueil sans mesure,

Montrer à toute la cour assemblée

Sa splendeur fraîchement dérobée.

Mais la cour le regarda, stupéfaite,

Puis éclata d'un rire en tempête :

"Eh ! Qu'est donc ce drôle de déguisement ?

Ne serais-tu pas devenu le fou du roi, vraiment ?"

Le Corbeau, honteux et confondu,

Rentra chez lui, l'habit perdu.

Car qui revêt l'âme d'un autre

Ne devient pas lui — il se vautre.

Alors seulement, tête baissée,

Il revint vers le petit blessé,

Lui rendit ses couleurs volées,

Et murmura, les ailes repliées :

"Pardonne-moi. J'ai cru qu'en t'effaçant,

Puis qu'en te volant ta lumière,

Je trouverais enfin ma manière

— Je n'ai trouvé que mon néant."

Le Colibri, sans rancœur ni fiel,

S'élança libre sous l'immense ciel,

Tandis que le Corbeau, posé au sol,

Apprit enfin la grâce d'un humble envol.

 

Morale :

Qui éteint la lumière d'autrui pour briller

Ne voit pas que c'est lui-même qu'il noircit.

Qui vole les couleurs d'un autre pour les porter

N'est aux yeux de la cour qu'un oiseau pris de folie 

C'est en regardant son ombre bien en face

Que l'on trouve, enfin, sa propre place.